L'Agriculteur de l'Aisne 22 février 2011 à 15h16 | Par Gaëtane Trichet

«Il est grand temps que l’Europe et la France redonnent une vraie ambition à leur agriculture»

Les adhérents de l’Union des syndicats agricoles de l’Aisne (USAA) se sont réunis le 11 février dernier à Villeneuve-Saint-Germain à l’occasion de l’assemblée générale.

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Olivier Dauger, président de l'Union des syndicats agricoles de l'Aisne
Olivier Dauger, président de l'Union des syndicats agricoles de l'Aisne - © l'agriculteur de l'aisne

Volatilité, PAC plus libérale, perte des outils de régulation, environnement toujours plus poussé, distorsions de concurrence… L’agriculture est malmenée. Pourtant le président de l’USAA, Olivier Dauger, estime que les exploitations françaises et axonaises en particulier ont encore des beaux jours devant elles. Comment ? Le rapport de Dacian Ciolos a remis l’agriculture au devant de la scène notamment par rapport à l’augmentation des populations. «Ce document est axé sur l’alimentation, l’énergie et le territoire et ce tryptique me convient tout à fait. A condition que la traduction française ne soit pas territoire et environnement» a-t-il prévenu.
Il s’interroge d’ailleurs sur les intentions de la Commission au sujet d’un verdissement de la PAC. «Si c’est reconnaître le travail fait par les agriculteurs, notamment en France, alors oui. Si c’est pour imposer de nouvelles règles contraignantes et pas en corrélation avec la réalité des impacts environnementaux, non».
Par ailleurs, le président Dauger veut retrouver une compétitivité pour les exploitations et les filières, améliorer l’autonomie énergétique et alimentaire. «C’est tout l’atout du 2ème pilier. Il faut faire comprendre que l’aménagement du territoire, axe central de la PAC, passe par une agriculture viable, dynamique, créatrice de valeur ajoutée et d’emplois avec des filières fortes» a-t-il appuyé faisant remarquer que les agriculteurs savent s’adapter dès l’instant qu’on leur en donne les moyens.

Une politique française trop sévère
Olivier Dauger a regretté les mesures franco-françaises qui selon lui, ne reflètent pas les «beaux discours présidentiels et ministériels». Force est de constater que la France est passée de la première place à la troisième au niveau agricole et agro-alimentaire, alors que l’alimentation de l’hexagone vient d’être inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. «Nous sommes en train de devenir le musée d’une alimentation que bientôt nous ne pourrons plus produire chez nous pour cause de contraintes administratives, réglementaires, sociales et environnementales».

«Nous voulons un avenir»
Un avenir, oui, mais quelles sont les solutions ? «C’est à nous de les développer. La loi de modernisation contient un certain nombre d’éléments. C’est notre travail, nous agriculteurs et organisations agricoles, de valoriser nos compétences» lance Olivier Dauger. Pour lui, la France doit savoir traduire les textes européens, en avoir une lecture intelligente sans en ajouter. A titre d’exemple, il a pris la gestion de l’eau avec en particulier les BAC (bassins d’alimentation de captage). «L’Europe nous demande d’assurer la bonne qualité des eaux distribuées… mais pas de sanctuariser l’ensemble des bassins». L’Aisne a toujours été active pour l’agriculture et son environnement, de la carte des sols à Quali’Terre, de la gestion des pollutions ponctuelles à Agripéron et Agripér’Aisne. «Je demande donc que nous appliquions sur les bassins la philosophie appliquée sur Agripéron» qui propose des outils pour maîtriser les risques de pollution.
Le président n’a pas non plus épargné les 100 % CIPAN dans le cadre de la directive nitrates. «Oui le couvert végétal peut être une solution, mais pas partout. La FNSEA a lancé un moratoire à 80 % et à 3 % d’éléments topographiques».
Olivier Dauger n’est pas contre l’environnement. Mais il estime que les mesures doivent être adaptées. «Rester compétitifs, nous adapter à l’évolution de nos marchés et de notre environnement, placer l’agriculture française dans la situation de répondre aux besoins des différents marchés, voilà ce que doit être les objectifs de nos politiques nationales, régionales et départementales».

L’élevage, une priorité pour la région
Bien entendu, le président Dauger est revenu sur le rapport Chalmin dont l’unique atout selon lui, est d’avoir démontré que seuls les producteurs n’avaient pas répercuté leur hausse de charges. «Il est inadmissible de laisser impunément un secteur vendre à perte. C’est l’avenir de l’élevage en France qui est en jeu. Nous avons besoin de l’élevage pour des raisons alimentaires, économiques et de développement durable». «L’élevage doit être une priorité dans nos régions non seulement pour valoriser les pâtures mais aussi pour apporter l’énergie et l’engrais pour valoriser les sols, pour apporter des solutions aux problèmes de l’environnement».

- © l'agriculteur de l'aisne

Renforcer les filières et les relations inter-filières
La PAC se démantèle et les agriculteurs doivent se préparer pour l’avenir. Les systèmes d’exploitation doivent être plus autonomes, plus divers avec une implication de l’élevage. «Ne devons-nous pas réfléchir à des systèmes d’élevage différents par association d’agriculteurs pour diversifier ses productions et améliorer ses conditions de travail ? Ne faut-il pas réfléchir à des projets communs notamment en matière de méthanisation et en matière de nouvelles productions, de valeur ajoutée ? Ne devons-nous pas réfléchir à des systèmes de production avec plus d’agronomie pour répondre aux défis environnemental et énergétique ? Ne devons-nous pas réfléchir à l’évolution du rapport bailleur-preneur ?». Une chose est sûre, selon Olivier Dauger, «nous devons renforcer nos filières et nos relations inter-filières», rappelant que dans un monde de mondialisation, il faut accepter de ne plus être aussi indépendant. «Nous voyons bien que les secteurs organisés arrivent à répercuter les charges ou à coller au mieux aux marchés mondiaux. Nous devons avancer dans ce sens».
Adaptation, regroupement, contractualisation, voilà bien des dossiers auxquels devra faire face la profession et particulièrement le syndicat agricole. «Voilà donc les enjeux qui nous attendent et ce n’est pas le travail qui manque» a-t-il conclu, invitant les adhérents à participer aussi aux débats.

- © Jean Viard, sociologue

Jean Viard : «vous devez regarder votre avenir dans l’oeil de la société»

Beaucoup d’agriculteurs pensent aujourd’hui que les gens des villes leur en veulent. Un sentiment qui fait suite à 20 ans de critiques : subventions de la PAC, pollution, crises sanitaires, pèsent sur les agriculteurs qui ont été incompris et malmenés. Mais pourquoi en est-on arrivé là ? «Nous sommes dans une société de discontinuité, de changement». Pourtant selon Jean Viard, directeuer de recherche au CNRS et sociologue,  «les agriculteurs ne sont pas si différents des urbains». Il a étayé ses propos en annonçant des chiffres : «10 % des Français déménagent tous les ans et  150 000 autres changent de région pour s’installer sur la Côte d’Azur. 100 000 autres entre Nantes et Bordeaux. Des centaines de milliers de gens en France changent donc de région. En même temps, l’exode rural est terminé tout comme le développement des villes. L’exode agricole continue, mais il y a d’autres gens qui vont habiter à la campagne. Il y a des cadres, des retraités, des populations péri-urbaines, des pauvres car la ville est trop chère pour eux. Alors qu’est-ce qu’un village aujourd’hui? Est-ce un endroit où habitent des gens extrêmement différents et où les paysans sont en minorité. Pourtant, ils sont culturellement légitimes dans leur village. Il y a aujourd’hui une déstructuration y compris politique du village». C’est la raison pour laquelle les agriculteurs sont de moins en moins compris.
Alors comment faire pour regagner la confiance et l’estime de la population ? Selon Jean Viard, «il faut que vous compreniez que l’agriculture est un métier d’avenir. Certes, vous vous sentez mal aimé de la société. Il faut revalider l’idée que ce très vieux métier est un métier des sociétés de demain, sociétés d’après le fossile, des sociétés qui se posent des questions des relations sociales, de proximité, etc. C’est ça qu’il faut montrer» a-t-il expliqué. «Vous êtes le groupe social qui a le moins envie que ces enfants soient agriculteurs. Ce n’est jamais arrivé dans l’agriculture ! Vous êtes par définition un métier de transmission. En ce moment, les gens des villes rêvent que leurs enfants soient agriculteurs». Cette ville s’est au fil des années, complètement étalée, diffusée dans l’espace. Pourquoi ? Parce que la campagne, c’est le lieu de la liberté et de la beauté selon les urbains. «On a construit aussi une autre idée : la campagne nature, écologique, toute cette question des écosystèmes. N’oubliez pas : la vision agricole des urbains, c’est celui qui vend des tomates sur les marchés».

Se réapproprier l’environnement
«Vous êtes devant la difficulté de devoir faire entrer l’enjeu du développement durable qui émane de la ville, qui parfois vous agresse, qui souvent vous méconnait et que vous avez perçu comme une invasion. Vous devez mettre en avant le savoir faire pousser, montrer que vous êtes modernes.
Aujourd’hui, vous parlez de quantités, de surfaces, de chiffre d’affaires… C’est trop technique». Pour Jean Viard, il faut repenser en logique d’un monde vert, qui rassemble tous ceux qui travaillent le vivant, tout ce qui est vivant. «Vous devez mettre la main dessus. C’est la même question avec les énergies, c’est vous qui les produisez. Pourquoi vous laissez partir le vent et le soleil ? Intégrez-les dans votre métier. Dites à la population «c’est moi qui fait la production d’énergie de proximité pour vous» insistait-il.
«Au fond il y a les cols bleus  qui produisent les objets, les cols blancs dans les bureaux, et vous les cols verts qui travaillez la nature. Vous devez réunifier le vivant sous vos professions. Donc vous avez un énorme travail pour repenser une agriculture écologiquement intense et en même temps la voir comme un métier du futur et en parler tel quel».
«En 1870, après la révolte de la commune de Paris, les Républicains ont voulu des paysans nombreux, propriétaires, chefs de famille, conseillers municipaux et soldats. On a construit un premier modèle politique de l’agriculture» a rappelé Jean Viard. Puis après la 2ème guerre mondiale, Charles de Gaulle, président de la République et Edgar Pisani, ministre de l’agriculture, ont lancé un deuxième projet pour les agriculteurs : nourrir la France et garantir l’indépendance alimentaire du pays. Mais aujourd’hui, il n’y a plus de pacte qui relie l’agriculture et la société. Depuis 25 ans, l’agriculture n’est pas portée par un projet politique collectif. «A vous de bâtir un troisième pacte : le rôle de l’agriculture se trouve dans le développement durable. Il faut se dire que faire pousser des choses c’est défendre l’identité des territoires. Ce sont les enjeux essentiels des sociétés de demain. Ne laissez pas l’écologie vous échapper pour que l’oeil de la ville vous voit et vous voit tel qu’il vous perçoit lui, c’est-à-dire bien évidemment à travers les marchés mais aussi et surtout pour l’environnement».                     G.T.

Philippe Pinta, président d'Orama et trésorier de la Fédération nationale des syndicats exploitants agricoles (FNSEA)
Philippe Pinta, président d'Orama et trésorier de la Fédération nationale des syndicats exploitants agricoles (FNSEA) - © l'agriculteur de l'aisne

La PAC 2020 est l’un des sujets prioritaires de l’année 2011 pour la FNSEA, tout comme la volatilité. Les parlementaires donneront leur avis sur le document de Dacian Ciolos en juillet prochain. Philippe Pinta, de la FNSEA, est inquiet. «Compte tenu de la volatilité des céréales, je redoute le pire. Car les politiques ont une mémoire extrêmement courte et une vision à très court terme. Si les prix sont  hauts, ils penseront que le budget agricole n’a pas lieu d’être. Nous devons nous battre sur ce sujet» a-t-il expliqué.
Philippe Pinta a soulevé la question du budget PAC. Quel sera-t-il, quelle sera sa répartition dans les 1er et 2ème piliers, les Etats membres veulent-ils une vraie PAC ? «Nous voulons garder le même budget avec un premier pilier fort car c’est la meilleure des sécurités pour assurer un chiffre d’affaires minimum».
Par ailleurs, le président d’Orama a abordé le verdissement de la PAC. «Si les mesures sont européennes, pas de problème pour la France, elle a tellement d’avance en la matière ! Mais si c’est au niveau national, nos élus vont en ajouter une couche toujours pour verdir plus vert que vert» a-t-il martelé.
Il a dénoncé de démantèlement des outils de régulation qui a affaibli l’agriculture européenne et en particulier française. «Nous étions exportateurs de sucre à 25 %. Aujourd’hui on importe 25 %. Et pendant ce temps, son prix a été multiplié par 4».

Produire plus et mieux
A travers le prix et la volatilité, il reste les volumes. «Il faut produire. Produire des grains, produire du blé, plus de blé. Depuis 12 ans, la courbe des rendements en orge, blé et colza est stable. On a énormément perdu en productivité» a constaté Philippe Pinta. Produire plus oui, mais aussi produire mieux. Une association qui passe par l’innovation, la recherche. «Je ne suis pas un anti-environnementaliste, mais la solution c’est l’innovation la recherche, ce n’est pas la régression» a-t-il lancé sous les applaudissements de la salle. A titre d’exemple, la Chine a décidé d’investir 1 500 milliards de dollars dans 7 secteurs stratégiques dont l’un est la biotechnologie. Il a ensuite cité quelques exemples comme l’implantation de bandes enherbées qui peuvent être intéressantes le long des cours d’eau. «Les politiques ont dit qu’il fallait aussi en planter même sans cours d’eau. Arrêtons ça ne sert à rien, gardons le bon sens agronomique et le bon sens paysan et on acceptera car ce sera bon pour tout le monde» a-t-il insisté, une nouvelle fois applaudi. Philippe Pinta a rappelé le programme Agripéron dans l’Aisne, «une initiative pleine de bon sens, expérimentée et dont les agriculteurs sont très satisfaits». Pourquoi ne pas copier ce modèle pour les BAC (bassins d’alimentation de captages) ?

Communiquer pour se faire connaître
«Nous devons travailler avec des gens comme Jean Viard, qui sont des porte-parole. C’est un moyen de communication qui s’ajoute à celui des affiches et des spots télé. C’est un travail de fonds, il faudra investir et engager des rencontres avec les autres secteurs d’activité notamment».

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